Skip to main content

Chroniques du Farmer Case J3 et 4 :

farmercase repliques jour 3 et 4 du proces contre totalenergies

« Soyons sérieux ! »

Ils sont courtois, les avocats de Total, ils ne disent pas « Soyez sérieux ! ». Mais on sent qu’ils le pensent très fort. On sent que leur sérieux à eux n’a pas à être établi : il est chevillé à leurs costumes sur mesure, à leur tarif horaire exorbitant et à la liste interminable de leurs clients corporate.

Ils sont courtois, mais ils le répètent à l’envi, ce « Soyons sérieux ! », qu’ils adressent à un éleveur, trois associations et quatre avocates, dont les préoccupations – droits fondamentaux, justice climatique, etc. – et la liste des clients ne font pas très sérieux à leurs yeux.

C’est l’heure des répliques, ce moment de la procédure qui permet à chacune des parties de répondre aux arguments avancés par la partie adverse. Parole à Hugues Falys et aux associations – la fantaisie – ce mercredi 23 janvier et à TotalEnergies – le sérieux – deux jours plus tard.

Loïca Lambert, avocate des parties demanderesses, nous paraît pourtant parfaitement sérieuse lorsqu’elle défend le rapport Heede, qui constitue un des fondements scientifiques de la demande de réparation. TotalEnergies en conteste la méthodologie. Enfin, c’est beaucoup dire : TotalEnergies monte en épingle le fait qu’un autre rapport de Richard Heede avait bénéficié d’un financement de Greenpeace. Et maître Lambert de poursuivre : « C’est assez osé, parce qu’en miroir, TotalEnergies brandit comme un étendard tout au long de ses conclusions de synthèse son rapport FTI-CL, qu’il présente comme indépendant alors qu’il a été intégralement et directement financé par TotalEnergies ». Soyons sérieux !

L’écoanxiété, c’est la faute à Greenpeace

N’est-elle pas sérieuse, maître Delgrange, lorsqu’elle invoque le tout récent jugement rendu par le tribunal judiciaire de Zoug contre la cimenterie Holcim. Celui-ci vient en effet entériner qu’une maison mère est bel et bien responsable des émissions de ses filiales et que l’argument de la séparation des pouvoirs – avancé pour refuser que les juges se substituent aux parlementaires – ne tient pas : « Les intérêts privés des plaignants ne sont pas éclipsés par les dimensions politiques du changement climatique au point qu’un contrôle judiciaire devrait être exclu ».

Et Hugues Falys, n’est-il pas sérieux, lorsqu’ému et droit, il répond aux accusations de n’être qu’une marionnette castée par d’omnipotentes ONG ? « Peut-être, conclut-il perdrons-nous ce combat, j’en ai perdu d’autres, mais le combat de la probité et de l’honnêteté, je ne suis pas certain que TotalEnergies et ses avocats le gagneront ni comment ils répondront à leurs enfants sur comment ils ont été castés. »

Et Sébastien Champagne, avocat du pétrolier est-il sérieux, lui, lorsqu’il reproche à Greenpeace, Fian et la Ligue des droits humains d’« alimenter l’écoanxiété » ? Et oui, « en niant la réalité des efforts de TotalEnergies, on prive les populations d’un espoir pourtant légitime ». Quelques rires étouffés dans la salle d’audience et des applaudissements retenus viennent saluer ce triple salto rhétorique – à ne pas tenter hors d’une salle d’audience pour défendre une cause désespérée. D’après Kundera, « est sérieux, celui qui croit à ce qu’il fait croire aux autres ». À cette aune, on en vient à se demander si les « Soyons sérieux ! » des avocats de la Carbon Major ne s’adressent pas d’abord à eux-mêmes.

Pluie, beau temps, sécheresse et tornade

Enhardi par le succès de cette première cabriole, l’avocat s’attache maintenant à minimiser le rôle de son client sur le marché de l’énergie. « On vous fait croire que Total est un agent omnipotent, qui fait la pluie et le beau temps. »  Ben oui, c’est un peu ça, l’enjeu : peut-être pas la pluie et le beau temps, mais en tout cas la sécheresse, les tornades et autres éléments météorologiques extrêmes et extrêmement sérieux.

On s’apitoie tellement sur le sort de cette multinationale fragile et vulnérable qu’on en viendrait à se demander si les dons qu’on souhaite maintenant lui faire sont déductibles fiscalement. Après tout, elle a l’air de bien s’y connaître en déduction fiscale. Au terme de la plaidoirie déchirante de maître Champagne, tout le monde devrait pouvoir s’accorder sur ceci : acteur omnipotent, peut-être pas, mais petit joueur, certainement. Tout, tout petit joueur.

Au détour d’un long développement de Michèle Grégoire qui vise à établir que, certes, « chaque tonne compte, mais pas de la même manière », on retombe en enfance et on se met à douter : finalement, qu’est-ce qui pèse plus lourd, du kilo de plume et du kilo de plomb, faut-il échanger un baril de pétrole contre deux barils de bullshit, est-ce que le greenwashing lave plus blanc ou plus vert ? Là, on le reconnaît humblement, on n’est plus très sérieux.

Bref, on se met à rêvasser : ce discours de fragilité, d’impuissance et pour tout dire, d’irresponsabilité, TotalEnergies le tient-elle également lors de l’assemblée générale de ses actionnaires ? On entend d’ici Patrick Pouyanné, humble CEO de cette modeste PME : « Oh que c’est gentil de vous être déplacés ! Fallait vraiment pas ! Pour quelques malheureux milliards de dividendes… ». Et pourquoi donc le discours de vainqueur, d’acteur incontournable, de poids lourd du marché qui a en fait caractérisé l’assemblée générale du 23 mai 2025 (en cas d’insomnie, elle est disponible sur YouTube), n’est-il pas tenu, six mois plus tard, devant le prétoire ? Lequel du double discours est-il vraiment sérieux ?

Rester muet sur le point aveugle

Le mercredi, dans ses conclusions, Maître Doutrepont avait fait remarquer que les droits humains, qui structurent l’ensemble de la plaidoirie des parties demanderesses, constituaient le point aveugle de la défense de TotalEnergies. Deux jours plus tard, force est de constater que le point aveugle est resté muet. Les droits humains ? Pas assez sérieux, probablement.

Pas plus de réponse, d’ailleurs à l’argument qu’il existe un chemin direct entre la reconnaissance d’au moins une des cinq fautes alléguées (émissions massives, fabrique du doute, lobbying en faveur du statu quo, greenwashing, absence de stratégie de transition crédible) et l’injonction d’un arrêt des investissements dans de nouveaux projets fossiles.

À l’école, en même temps que l’équivalence pondérale du kilo de plumes et du kilo de plomb – et de la tonne de pétrole avec une autre tonne de pétrole – on m’a appris que les répliques suivaient un tremblement de terre. Eh bien ! Voilà que celle de maître Champagne semble plutôt en annoncer un : si le tribunal devait faire droit aux arguments de la partie demanderesse, c’est tout l’édifice de TotalEnergies, ce « fleuron de l’industrie française » qui vacillerait sur ses bases. Comme il est curieux de présenter finalement comme « fleuron » ce qu’on s’est échiné au cours des deux heures précédentes à nous vendre comme fleurette, petite chose inconséquente et fragile, simple rouage sans prise sur une mécanique qui la dépasse. Voilà que le discours devient double non plus à six mois d’écart, mais à une heure d’intervalle.

La guerre, disait Clemenceau est chose trop sérieuse pour être confiée aux militaires. Pour savoir si le changement climatique est chose trop sérieuse pour être confiée aux pétroliers, rendez-vous au plus tard le 23 avril, date ultime que le juge annonce pour prononcer son jugement.


logo the farmer case
Résumé de la politique de confidentialité

Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.