
De Marie Popelin à TotalEnergies : la logique du féminisme fossile
Par Edgar Szoc
On est toujours à Tournai. C’est le 10 décembre, journée internationale des droits humains. Mieux vaut se pincer pour se le rappeler parce qu’aujourd’hui, la parole est à TotalEnergies…

Falys holds totalenergies responsable for failing to act on the climate crisis.
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Maître Michèle Grégoire entame les plaidoiries en soulignant « qu’il y a énormément de points d’accord entre TotalEnergies et les parties demanderesses [Hugues Falys, la Ligue des droits humains, Greenpeace et Fian]. On n’aurait pas imaginé qu’après cinq minutes, les avocat·es de Total nous fassent penser à Leonard Cohen : « There’s a war between the ones who say there’s a war and the ones who say there isn’t ».
D’une certaine manière, ce sera le leitmotiv de la journée : pourquoi la guerre, pourquoi ce procès, pourquoi contre nous – qui sommes tellement plus propres que tous les autres que vous auriez pu attaquer ? Pourquoi toutes ces insultes ? Sont pointés et déplorés les termes « voyou », « dealer », « menteur », « corrupteur », « extrême droite », comme une espèce de défi à en trouver d’autres. Bref, pourquoi tant de haine ?
D’ailleurs, pourquoi faire la guerre à l’entreprise qui a assuré votre droit humain à la mobilité – rappelez-vous, on est le 10 décembre – en vous permettant de venir assister au procès en voiture ? [Disclaimer : je suis venu en train, comme à peu près chacune des cinquante personnes venues soutenir les parties requérantes].
Ingratitude féminine
Et puis, surtout, pourquoi cette guerre contre cette entreprise sans laquelle le féminisme serait encore dans les limbes ? Vous ne voyez pas le lien ? Ne vous inquiétez pas, nous non plus… Peut-être parce qu’on est venu en train. De ce qu’on croit deviner, ce procès serait moins celui de TotalEnergies que celui du XXe siècle, c’est-à-dire celui du progrès, c’est-a-dire celui des énergies fossiles, c’est-à-dire celui qui a permis à une – oui, unE – juge consulaire de siéger aujourd’hui alors qu’il y a un siècle, on interdisait à Marie Popelin l’accès au barreau. Et c’est ainsi que votre fille est muette – pour reprendre la conclusion d’un raisonnement particulièrement alambiqué de Sganarelle dans Le médecin malgré lui. De manière moins élégante, la défense poursuivra d’ailleurs cette veine moliéresque en étant à deux doigts de traiter l’écoanxiété d’Hugues Falys de maladie imaginaire.
Au-delà de cette introduction ébouriffante, la défense pétrolière – on est gentil, on ne dit pas « fossile » – s’articulera autour d’un triptyque : tout d’abord le défi du réchauffement est collectif et mondial, rien ne sert donc de s’en prendre à un petit poucet qui n’y est pour rien, ou si peu… ; ensuite quand bien même, on y serait pour quelque chose, les dommages sont tellement diffus qu’il est impossible de les localiser dans l’espace et dans le temps ; enfin, cette entreprise qui n’est responsable de rien et dont les dégâts ne sont pas localisables, met en œuvre une stratégie de transition réaliste qui permettra d’éliminer les dommages non localisables dont, de toute façon, elle n’est pas responsable.
Après Leonard Cohen, c’est Freud qui vient en tête. Lui qui aimait raconter la blague juive du chaudron : David a emprunté un chaudron de cuivre à Isaac. Après l’avoir rendu, il est mis en accusation par Isaac parce que le chaudron présente désormais un grand trou qui le rend inutilisable. David se défend : « Premièrement je n’ai absolument pas emprunté de chaudron à Isaac ; deuxièmement le chaudron avait déjà un trou lorsque je l’ai reçu ; troisièmement je lui ai rendu le chaudron intact ».
Faire feu de tout bois et même du reste
En faisant feu de tout bois – de beaucoup de pétrole, d’énormément de gaz, mais plus de charbon, Monsieur le Juge –, maître Labrousse s’attache ensuite à contester la « vision simplifiée et déformée du système énergétique mondial et de la place qu’y occupe TotalEnergies » qu’ont présentée les parties requérantes. En résumé, l’entreprise ne fait que produire du pétrole et ce n’est quand même pas de sa faute si une population irresponsable décide de le brûler plutôt que de le conserver soigneusement, de collectionner des barils ou de s’en servir comme tambour.
Et d’abord, si ce n’était pas nous, ce serait les autres – mais n’allez pas nous traiter de dealer ! – qui sont encore moins vertueux que nous, qui proposons « une stratégie digne de ce nom pour une vie digne de ce nom ».
C’est ensuite au tour de maître Champagne de dépeindre Hugues Falys sous les traits d’une malheureuse marionnette « castée par tout un système d’ONG » qui étaient à la recherche de la victime idéale pour s’en prendre à TotalEnergies dont le seul tort est « d’avoir été là au mauvais endroit au mauvais moment ». (Nous sommes bien ignorants, nous qui avions l’impression que l’entreprise était présente un peu partout depuis très longtemps). Le présent procès n’est qu’une instrumentalisation de la justice. Pire, c’est une « démarche militante ». (À ces deux mots répugnants, la salle entière se bouche les narines).
C’est l’heure du déjeuner et on aimerait n’avoir que son sandwich à digérer.
Fabriquer du doute au carré
Maître Tarantino profite d’ailleurs de la torpeur post-prandiale pour se lancer dans un fascinant exercice de mise en abîme à propos de la fabrique du doute. Les parties requérantes avaient mobilisé un article scientifique attestant que Total avait connaissance, dès les années septante, des dangers du réchauffement climatique et du rôle que ses activités y jouaient. Mais, voyez-vous, cet article a beau être paru dans une revue scientifique à comité de lecture, il semble que l’un ou l’autre de ses auteurs pourrait avoir quelque accointance avec l’un ou l’autre mouvement de défense de l’environnement. Comment voulez-vous faire confiance à des scientifiques qui ont une activité citoyenne à côté de leur travail de recherche ? La preuve qu’on ne fabrique pas du doute, c’est qu’on est parfaitement capable de fabriquer du doute à propos des scientifiques qui prouvent qu’on fabrique du doute ! Et c’est ainsi que votre fille est toujours muette…
Le sandwich est à peine digéré qu’il faut préparer son estomac à la suite. Attachée à démontrer que la « théorie de l’équivalence des conditions » qui prévaut dans le droit belge de la responsabilité doit être tempérée, Maître Grégoire se lance dans une comparaison particulièrement acrobatique : si une femme reproche erronément à son mari de ne pas avoir vidé le lave-vaisselle, et que, prenant la route, celui-ci commet un accident, peut-il légitimement en imputer la responsabilité à son acariâtre d’épouse ? Certainement pas, et c’est ainsi que mon client n’a rien à se reprocher et que votre fille est encore plus muette que tout à l’heure.
Elle se sert de munitions décidément étranges, cette armée qui tenait à nous affirmer qu’il n’y avait pas de guerre.
Maître Champagne reprend une dernière fois la parole pour dénoncer le caractère exorbitant des demandes des parties requérantes. Demander au tribunal d’enjoindre cette entreprise (dont on rappellera que le seul tort est d’avoir été au mauvais endroit au mauvais moment) de renoncer à l’exploitation de 30 nouvelles « bombes climatiques », c’est confondre « le prétoire et les urnes ». C’est chercher à obtenir devant les juges ce que les élections n’ont pas octroyé. Si aucune norme n’empêche TotalEnergies de se lancer dans ces 30 projets, c’est une lacune des États, une « décision consciente que nous regrettons », mais qu’il n’appartient pas au tribunal de redresser. On a rarement vu dealer aussi plein de remords, mais pointilleux sur la séparation des pouvoirs.
Je me retourne vers un des policiers en faction et lui chuchote : « C’est vraiment TotalEnergies du désespoir ». Il n’a pas l’air en désaccord.